Nous créons un club de jeunes.
En France, des maires inquiets de la montée de la violence urbaine et du phénomène "blousons noirs", préconisent quelques remèdes dont l’expansion rapide des Maisons des Jeunes. Cette proposition est accepté et l'Etat en fait construire dans de nombreuses citées. On les nomme M.J.C. ( Maisons de Jeunes et de la Culture). Ce sont des bâtiments très modernes à 200 millions de francs (désolé mais l’ancien franc était toujours notre langage pour les grosses sommes). Pour vous donner un ordre d'idée, actuellement un tel édifice serait estimé à 2,6 millions d’Euros.
Notre Curé est un précurseur. Il prend conscience que les temps changent et décide, à sa façon, de monter sa petite M.J.C. dans une des salles du patronage qui sont maintenant désertées. L'idée nous réjouit, un petit groupe d'ados comme moi se forme, intéressé par cette initiative.
En fait la salle qu'il nous attribue est une baraque délabrée, la plus petite, la plus pourrie de toutes.
On s’en contente et on s’y met tous, ou presque (toujours les mêmes) pour la retaper. Impossible de la peindre, les murs sont décrépis, humides. On la tapisse de tentures en nylon de couleur jaune et bleu qu’on fixe à l’aide de punaises colorées sur une baguette en bois scellée en hauts des murs. Bref c’est un cache misère qui a tout de même son charme. Nôtre « Club de jeunes » vient de naître.
Bien sûr nous n’étions pas dupes, le Curé croit encore aux grands mouvements de la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et timidement commence à nous en parler lors d’une réunion.
On tombe dans le piège.
Les deux prêtres ouvriers se sont invités à cette fameuse réunion. Les discutions sont houleuses, ils vont souvent à l'encontre des propositions du Curé concernant le fonctionnement de notre « club ». En fin de réunion ils nous conseillent de monter une action de grande envergure pour montrer à la population du quartier ce quoi nous étions capables de faire bien qu'étant de jeunes ados.
Ils nous suggèrent par exemple de ramasser les poubelles qui stagnaient depuis plusieurs semaines suite à la grève des éboueurs. Cette idée nous enchante et on décide de l'appliquer le lendemain même. Le Curé n'est pas d’accord, mais sous la pression des deux lascars, qui ont su nous manipuler habillement, il s’incline.
Bizarrement tout était prévu pour cette opération. Deux camions nous attendaient avec leur plein de gas-oil (malgré les stations services fermées) et des pancartes étaient déjà fixées sous les pare-brises indiquant que nous avions l’aval des grévistes. On ne s'est jamais posé de questions pour connaître qui nous avait manipulés.
Pour nous c'était une distraction. On promenait en camion, assis sur les ridelles des bennes, les pieds sur les poubelles, on riait, on chantait :
Marchons au pas camarades.
Marchons au pas hardiment, hardiment.
Par de là les barricades.
La liberté nous attend.
Et si un jour le peuple bouge.
Au quatre coins de la terre, de la terre.
Flottera le drapeau rouge.
Le drapeau des prolétaires.
Camarades.
Flottera le drapeau rouge.
Le drapeau des prolétaires.
On oubliait la puanteur de ce qu'on ramassait. Les déchets alimentaires étaient entassés dans chaque coins de rue. Ça puait, ça fermentait et les vers était bien nourris, les rats aussi. Les commerçants (nombreux à l'époque) nous donnaient des pourboires si bien que nous avions récolté à la fin des deux jours la somme de 280 Francs, soit 43 € (pour l'époque c'était une grosse somme). Avec cet argent on aurait pu faire une sacrée fête si trois militants de la cellule du Parti Communiste n'étaient pas venus nous rendre visite.
Ils nous ont réclamé les 280 Franc prétextant qu'ils allaient confectionner des colis pour les personnes âgées du quartier. On leur a cédé la somme, nous étions naïfs. Ils ont du bien rigoler et boire à notre immaturité.
La grève prend fin.
Les accords de Grenelle ont lieu le 27 mai mettant fin à la grève.
Les prêtres-ouvriers nous quittent, un des deux s’est même marié.
Le 30 mai le Curé vient nous apprendre que le Général de Gaulle dissout l’assemblée nationale. Le deuxième tour des élections législatives donne une très large majorité à la droite. Le calme revient en France.
À suivre
Prochain chapitre : Notre club s'agrandit.
Commentaires
Enregistrer un commentaire